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Ténébreux, vénéneux, à la marge. Alain Klingler avance, depuis une quinzaine d'années, ayant sûrement fait le deuil d'un succès populaire — et peut-être même d'une reconnaissance critique. Trop difficile, et parfois dérangeant. Pourtant, il y a quelque chose d'attirant et d'intrigant dans ses chansons de feu. Où la voix toujours douce et l'interprétation étonnamment sobre portent des mots tranchants.
Après avoir flirté avec l'électro pop, Klingler revient ici vers une expression piano/voix. Il reprend de vieux titres, en crée de nouveaux, chante Baudelaire, cite Ferré et Barbara... même si s'entend surtout l'écho de Guidoni. Filiation évidente, tissée d'audaces, de subversions et d'une noirceur fière de l'être. L'amertume pointe, la violence des sentiments bouillonne. Klingler chante ses propres textes ou met en musique ceux d'Elisa Point, Monsieur Poli, Catherine Pozzi (noms familiers aux oreilles des initiés). Son disque oscille entre le bilan et l'autoportrait. Sans concession.
Valérie Lehoux - Telerama n° 3263
Cela fait bien trop longtemps qu'Alain Klingler est ignoré, pourtant le parrainage de Barbara, Allain Leprest et Romain Didier dès son premier album en 1996 promettait le tapis rouge; malgré des paroliers invités, tailleurs de mots hors pair, comme Elisa Point et Gérard Poli. Tout juste obtient-il l'estime d'une poignée d'irreductibles qui se réjouissent de son existence et se consolent en le chantant : "Faut-il suivre la loi du plus grand nombre / Pour que la solitude fasse salle comble".
Pas du tout découragé et sans amertume, Alain Klingler continue son métier de vivre : écrire, composer, chanter. Jouer sur scène piano-voix. Justement. Avec ce cinquième opus qui jette un coup d'oeil en arrière, il revisite ses anciennes chansons, dans leur plus simple appareil, seul au piano et enregistré en prise directe. A cet état des lieux s'ajoute trois inédits et l'interprétation de deux poèmes de Baudelaire et un de Catherine Pozzi.
Treize instantanés, fragiles et uniques. L'occasion rêvée et la plus limpide d'aller à la rencontre de cet artiste qui sait à la fois rester à distance et offrir ses sentiments. Un cousinage avec Milan Kundera qui affirmait "Personne n'est plus insensible que les gens sentimentaux".
Alain Klingler énonce par le titre qu'il était là avant. Mais à son écoute, il ne fait aucun doute qu'il est là après
Plain Chant
Après des détours pop-électro-expérimentaux, Alain Klingler revient à la sobriété du piano-voix de ses débuts en revisitant le répertoire de ses quatre albums publiés entre 1996 et 2011. Durant cinq années d’un travail centré sur l’expérimentation de nouvelles esthétiques, j’ai eu le désir, à la suite d’une tournée au Canada où l’on me proposait de me produire en solo, de reprendre mes chansons écrites pendant douze ans. Je viens de la chanson à texte (Ferré, Barbara). J’ai fait mes débuts, comme on dit, dans des petits lieux. J’ai enregistré des disques, fait des premières parties, des festivals, France-Inter, bref, vécu le parcours classique d’un jeune chanteur. Et puis, j’ai découvert l’informatique, le son, les samples, Stina Nordenstam, et plus tard encore, John Cage, la performance, le théâtre contemporain, Yves-Noël Genod, la revue Mouvement and so on and so forth… Tout cela a bouleversé mon approche littéraire de la chanson nous confie-t-il, avant d’ajouter un peu plus loin concernant l’album piano-voix, « J’étais là / Avant » qui sort parallèlement à la série de concerts : Oui, c’est un best-of dans le sens que c’est mon best album car il y a vraiment quelque chose qui passe, me semble-t-il. Je n’ai pas grand mérite : le réalisateur Sébastien Riou m’a bien dirigé vers ce vers quoi il voulait que j’aille et je crois que c’est une bonne chose. J’ai retravaillé et réarrangé d’anciennes chansons dans d’autres tonalités, certains tempo ont été repensés. Il y a aussi des titres chantés sur scène mais jamais enregistrés comme « Lausanne » et quelques inédits.
Parmi ces inédits justement, on trouve un titre inspiré du film « Shame » sorti en 2011 avec Michael Fassbender, qui joue un drogué du sexe. La chanson s’appelle « Plus bas », texte d’Elisa Point.
Si le spectacle et l’album d’Alain Klingler ont pour titre « J’étais là / Avant », ce n’est pas seulement parce que ces mots font partie de la chanson « Le droit d’antériorité » ou parce que ce titre évoque le passé. C’est aussi une affirmation justifiée car avant la fameuse Nouvelle chanson française du début des années 2000, Alain Klingler était là. Il est passé sous la vague sans se noyer pour mieux revenir à la surface et à l’essentiel : la beauté, la précision, la simplicité et l’émotion.
Mathieu Rosaz